Paul AMARA, Consultant, Centre des stratégies pour la sécurité du Sahel Sahara, Centre4s.org
De la montée des djihadistes, au Mali, en 2012, jusqu’à nos jours, de multiples médiations ont été entreprises par des personnes morales et physiques pour faire baisser les niveaux de violence dans le Sahel. Au regard des statistiques sur le nombre de victimes et des nouveaux fronts ouverts, çà et là, le bilan demeure mitigé. Toujours plus de morts, de déplacés internes, de réfugiés, de destructions d’infrastructures de base et la paix reléguée, chaque fois, au lendemain. Pendant ce temps, les divers trafics prospèrent : armes, drogues (cocaïne), cigarettes, or et métaux précieux, hydrocarbures, êtres humains et rançons en découlant. Corollaire, des sociétés sahéliennes, vivant pourtant dans un contexte de modernité, versent dans le radicalisme religieux, l’ethnisme et la ’’retribalisation’’.
La médiation, ou la tentative visant à vouloir éviter un conflit entre individus ou groupes, en désaccord ou en conflit, reste importante dans les conflits inter tribaux. Au Sahel, victime de violences terroristes, les médiations sont le fait d’acteurs institutionnels: les États, les communautés, les associations et ONG nationales ou internationales. Les arrangements qui en découlent concernent des entités communautaires et peuvent prendre diverses formes: cessez-le-feu tacite, pacte de non-agression entre communautés, arrangement entre un groupe djihadiste et des populations victimes. Ils peuvent également aboutir à des mécanismes de gestion de ressources, tels des pâturages, des points d’eau, des axes routiers, etc. Ces processus se situent à l’intersection de la gouvernance locale (chefferies traditionnelles, conseils villageois ainsi que d’autres autorités coutumières et religieuses). Les structures décentralisées de l’État y sont impliquées : entités administratives, forces de défense et de sécurité et justice. Les accords prennent aussi en compte les groupes djihadistes, les milices, les organisations d’auto-défense[i].
Les conflits et la violence se produisent, en majorité, à l’échelle communautaire. Ils s’intensifient lorsqu’il n’existe point de moyens crédibles ou équitables de les résoudre. Fondamentalement, ils peuvent être rattachés à un déficit de la gouvernance[ii].
Entre 2019 et 2025, les groupes djihadistes ont doublé le chiffre de leurs attaques au Sahel. Le nombre de celles-ci a explosé[iii] : de 1 900 en 2019, à plus de 5 500 en 2024, et 3 800 au 10 octobre 2025, soit 28 715 en presque six ans. Les différentes factions affiliées à Al-Qaïda, notamment le groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, ou JNIM, et à celui de l’État islamique (EI) frappent désormais dans presque tout le Mali et le Burkina Faso, l’ouest du Niger et du Nigeria jusqu’à la frontière orientale du Sénégal.
Le conflit imposé par les groupes djihadistes couvre désormais plus d’un million de kilomètres carrés. À ce vaste espace s’ajoute un deuxième foyer de violences à l’est du Nigeria, près du lac Tchad, où opèrent Boko Haram et l’État islamique en Afrique de l’Ouest (ISWAP). Des rapports onusiens ont récemment estimé le nombre de djihadistes entre 7 000 et 9 000 pour Al-Qaida et l’EI et les effectifs de l’ISWAP oscilleraient entre 8 000 et 12 000. Armés en grande partie par l’arsenal pillé lors d’attaques contre les forces armées nationales, les groupes liés à l’EI (Boko Haram inclus) et Al-Qaïda sont chacun responsables d’environ la moitié des 76 900 victimes depuis 2019. La majorité des personnes tuées ont péri dans des affrontements avec les armées régulières et presque 16 000 dans des attaques contre des civils. Mais le JNIM progresse aussi vers l’ouest: la région malienne de Kayes a subi plus d’attaques cette année que durant les cinq précédentes. Frontalière du Sénégal, de la Mauritanie et de la Guinée, elle est cruciale pour l’acheminement de denrées alimentaires et de carburant au Mali. En août, le JNIM a intensifié ses raids meurtriers sur cette région d’autant plus stratégique pour lui qu’elle fournit “environ 80% de la production d’or du Mali”, selon le centre américain de recherche Soufan Center.
Depuis septembre, le JNIM vise particulièrement les camions citernes venant de l’ouest pour ravitailler Bamako, et après un mois de blocus, les pénuries de carburant s’étendent. Si plus de 20.000 personnes ont été tuées au Nigeria, le Mali et le Burkina Faso concentrent 56% des victimes d’attaques au Sahel. Au Nigéria, des manifestants ont défilé, à Lagos, 20 juin 2026, pour protester contre l’insécurité croissante et la vague d’enlèvements qui touchent plusieurs régions du pays. Organisée à l’occasion de la Journée de la démocratie, elle a réuni des personnes appelant les autorités à faire davantage pour lutter contre les groupes armés, le banditisme et les rapts de masse, en particulier dans les communautés rurales et les écoles. Les Forces de Défense et de Sécurité nigérianes font face à la violence terroriste dans le Nord-Est, au banditisme armé dans le Nord-Ouest et aux enlèvements dans diverses régions du pays[iv]. Par ailleurs, ‘un chrétien meurt toutes les 86 minutes au Nigeria’. Chiffre donné par l’organisation américaine Equipping The Persecuted dans un rapport publié le 18 septembre 2026. Entre le 1er janvier et le 8 septembre, elle affirme avoir recensé 4 216 chrétiens tués, soit près de 17 morts par jour. Ce bilan, établi à partir d’informations recueillies sur le terrain, témoigne de l’ampleur des violences qui frappent des populations déjà éprouvées par des années d’insécurité[v].
La région africaine du Sahel est ‘’ l’épicentre du terrorisme mondial’’ et représente désormais, pour la première fois, ‘’plus de la moitié de tous les décès liés au terrorisme’’, selon le Global Terror Index (GTI). GTI indique qu’en 2024, ‘’ 51 % de tous les décès liés au terrorisme’’ se sont produits au Sahel, soit 3 885 sur un total mondial de 7 555[vi].
La souffrance des Soudanais est symbolisée par El Fasher, capitale du Darfour du Nord. Une série d’atrocités de masses y ont été commises à partir du 26 octobre 2025 par les Forces de soutien rapide (FSR) après la prise de la ville. L’ONU, l’université américaine de Yale et l’ONG Amnesty International ont avancé un nombre de morts compris entre 6 000 et 250 000. Le siège de la ville a duré 18 mois. Des tueries systématiques ont visé surtout les Fur, les Zaghawa, les Masalit, les Berti et d’autres communautés non arabes. Massacres de masse, nettoyage ethnique, violences sexuelles généralisées, tortures, enlèvements moyennant rançons, disparitions forcées y ont été perpétrés. Des destructions d’infrastructures médicales ainsi que des exécutions aux abords immédiats des hôpitaux, sont également dénoncées. Les FSR y ont imposé des conditions de vie délibérément mortelles pour affamer et épuiser la population. Ce carnage réunit les caractéristiques d’un génocide, au regard de droit international.
Au Yémen, le Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme, Volker Türk, déplore le nombre croissant de victimes civiles résultant du conflit qui s’intensifie entre le groupe armé Ansar Allah, le Gouvernement yéménite et les forces qui leur sont affiliées. Les souffrances et la peur accrues sont infligées à une population déjà épuisée par des décennies de guerres civiles. Une vague de nouvelles attaques ont été lancées par le groupe Ansar Allah au début du mois d’août : les combats au sol, les tirs d’artillerie et les frappes aériennes, notamment celles de drones et de missiles, ont tué et blessé au moins 125 civils. Cette reprise des hostilités a provoqué des déplacements massifs de civils, dont certains ont fui le pays, limitant ainsi leur accès aux services essentiels et endommageant davantage les infrastructures civiles déjà fragiles. Le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme (HCDH) a recensé 32 civils tués, dont 15 enfants et 3 femmes, depuis le début du mois d’août. La reprise des violences a provoqué le déplacement d’environ 125 000 personnes. Trois attaques contre des sites accueillant des déplacés internes dans la province de Mareb, ont été menées le 7 août et les 7 et 9 septembre par les forces du groupe Ansar Allah[vii].
En Somalie, les civils sont très durement touchés par le conflit armé opposant le gouvernement soutenu par ses alliés internationaux et le groupe Al Shabab. Tout au long de l’année, des pertes civiles massives ont été dénoncées[viii] La Mission d’assistance transitoire des Nations Unies en Somalie a recensé 395 victimes civiles, soit 144 tuées et 251 blessées, seulement entre mars et septembre. Al Shabab serait responsable de 40 % (159) de ces cas. Les autres sont imputés aux forces de sécurité étatiques, aux milices claniques et à d’autres acteurs armés non identifiés. Plus de 1 394 violations graves touchant 1 096 enfants (840 garçons et 256 filles) ont été relevés entre mars et août de cette année. Ce sont des cas d’enlèvements, de recrutements et utilisation dans le conflit, de meurtres et atteintes à l’intégrité physique, de viols et autres formes de violence sexuelle, d’attaques contre des écoles et des hôpitaux et de refus d’accès à l’aide humanitaire. Al Shabab était responsable de 77 % des violations confirmées, les autres étant imputées aux forces de sécurité somaliennes, aux milices claniques et à d’autres acteurs armés non identifiés.
In fine les médiations, sous diverses formes, sont certes à poursuivre et aussi à affiner, en dépit de la modestie des résultats du moment.
[i] 24 mars 2026 Pourquoi certains accords locaux réussissent-ils ? – Sahel Watch
[ii] 19 Janvier 2026 Les angles morts culturels dans la résolution des conflits au Niger et au Sahel : Reconnaître les dynamiques traditionnelles pour mieux accompagner les médiateurs locaux – Niger | ReliefWeb
[iii] Publié le 20/10/25| Au Sahel, des attaques jihadistes toujours plus étendues et vers l’ouest
[iv] Article de Rédaction Africanews, 15/06/2026 Nigeria : une manifestation contre l’insécurité dispersée par la police
[v] Publié le 29 septembre 2026[ Persécutions] Nigeria : toutes les 86 minutes, un chrétien meurt dans les violences – Tribune Chrétienne (média catholique français)
[vi] Published 5 mars 2025 Insécurité au Sahel : Plus de « morts dus au terrorisme » que le reste du monde réuni – BBC News Afrique
[vii] 24 septembre 2026 Yémen : Volker Türk dénonce l’aggravation du conflit et ses conséquences terribles sur les civils | OHCHR
[viii] Somalie – Rapport 2026 Somalie – Rapport 2026 – Amnesty International Belgique
