Sahel : insécurité et insensibilités

Naguère un des soucis majeurs de la communauté internationale, les violences terroristes au Sahel y sont, aujourd’hui, imperceptibles. Loin derrière la guerre d’Ukraine et celle du Soudan. Avec le conflit israélo palestinien, relancé depuis le 7 octobre, le Sahel a disparu des préoccupations stratégiques des décideurs internationaux quand bien même, sur ses immenses espaces, violences et migrations s’y aggravent et s’y multiplient. La nouvelle visibilité militaro économique russo – irano – turque au Sahel (3.300 km d’ouest en est et 1.600 km du nord au sud) poussera-t-elle vers un réexamen?

Ce contexte offre aux dirigeants du Sahel l’occasion de fuir la réémergence désastreuses démagogies des années 1960 – 1980. La mise en œuvre de politiques responsables de gestion des sociétés et des économies devrait éviter les dérives destructrices, en particulier l’enracinement des guerres civiles et leurs conséquences : la léthargie ou, pire, l’implosion des pays.

 La tragédie des guerres ethno politiques, souvent longues et meurtrières, invite les dirigeants à trouver des solutions tangibles plutôt qu’à revenir aux pratiques stériles de la guerre froide. Une lointaine et tragique époque!

Dérives de dévastations massives.

Face aux risques de désastres humanitaires, environnementaux et économiques, ainsi qu’aux dérives sécuritaires, les décideurs sahéliens disposent essentiellement de deux choix. Bien plus qu’ailleurs, le terrorisme y est une expression politique et économique. En quête d’un succès, les états peuvent choisir la fuite en avant. Une option tentante. Celle que poursuivent, depuis des décennies, l’Afghanistan, la Somalie et le Yémen. Et que visent depuis 2011 les parties Libyennes et les deux ex alliés Soudanais, depuis avril 2023.

Toujours faciles à initier, les guerres civiles sont toujours difficiles à dénouer tant la dimension psychologique y est essentielle au sein des parties.

A côté de cette option guerrière, souvent populiste, existe la gestion pacifique des contractions internes afin d’éviter un conflit armé. Exigeant du courage des élites, plus tentées par la démagogie, elle reste difficile à mettre en œuvre.

Elle peut réussir, à travers une réconciliation nationale, comme y arrivèrent à la fin de la guerre froide, tchèques et slovaques, de l’ex Tchécoslovaquie et d’autres groupes ethniques de l’ex Yougoslavie. Cette gestion pacifique des crises reste souhaitable au Sahel.

Malheureusement, depuis une dizaine d’années, le contexte Sahélien évolue de manière complexe rendant plus difficile un règlement pacifique des conflits. Insidieusement idéologiques, puis politico économiques, ils se muent inexorablement en guerres ethnico tribales. Une part importante de la dimension religieuse sert de couverture au volet business et tribalo politique de ces guerres. Elle en renforce l’ancrage territorial, comme jadis en Afghanistan, au Yémen et en Somalie.

Aussi fragiles que ces états, certains pays sahéliens sont menacés d’implosion. Les clivages ethniques et régionaux et surtout les appétits financiers, revigorés par la corruption, y sont excessifs. Pire, leurs dérapages sont assumés par de larges segments des élites dirigeantes.

Ce contexte de tensions multiples est rendu davantage plus désastreux par des facteurs douteux de financements illicites du terrorisme et les migrations. La drogue demeurant bien sûr le lubrifiant des plus lucratifs.

Les migrations en constituent un élément essentiel. Internes – des campagnes vers les capitales nationales – et régionales – entre états sahéliens – elles ont rapidement pris une dimension internationale. Des vagues de jeunes résolus, fuient vers l’Europe et de plus en plus aux Etats Unis quand bien même la Russie, l’Arabie Saoudite et les Emirats restent les principaux pays d’accueil (conclusions conférence de Marrakech 2017).

Depuis plus d’une décennie, les migrations du Sahel vers l’Europe n’ont cessé de se multiplier via l’Italie et les Iles Canaries. Elles engendrent, en particulier, de nombreuses tensions avec l’Europe dont les économies ne peuvent néanmoins se passer de cette main d’œuvre bon marché. Main d’œuvre rejetée par une grande partie des citoyens et des élites politiques qui n’y voient que des thèmes électoraux

Pire, dans ce contexte explosif, les sécheresses récurrentes du Sahel n’ont pas disparu. Ni les pluies exceptionnelles et leurs effets dévastateurs sur des villes nullement équipées. L’accentuation de ces vulnérabilités engendre des crises alimentaires et fragilisent les pays.

Ces développements, souvent minimisés par les gouvernements,  nuisent aux efforts de règlement des conflits.

Nécessité de réponses effectives.

Face à la pléthore et à la complexité des défis, les gouvernements ne devraient plus éviter un sérieux état des lieux. A commencer par reconnaitre qu’une démographie et une urbanisation incontrôlées, un terrorisme et une insécurité devenus chroniques, de multiples trafics et des migrations massives des jeunes sont tous liés aux défaillances structurelles des services publics. Assumer les responsabilités nationales revigore plus que le rejet des échecs sur l’Etranger.

Affaiblis et discrédités, les services publics sont plus tribalo ethniques que nationaux. Leurs défaillances,  assumées comme butin de guerre par la base tribale des dirigeants, accélèrent davantage la fragilisation des états. La corruption impunie et l’urbanisation, rapide et anarchique, en sont des illustrations. De vastes territoires deviennent vulnérables et propices en particulier aux rebellions et séparatismes appuyés par et sur les réseaux sociaux. La sous-estimation par les gouvernants du poids de ces réseaux aggrave davantage des situations déjà partout volatiles.

Pire, la réintroduction des discours politiques, dignes de ceux de la guerre froide, comporte l’énorme danger d’être suivie par les pratiques de celle-ci : les partis uniques ou iniques totalitaires. Leur corollaire – démagogie, étatisation de l’économie, complots théoriques – ne peut offrir une saine sortie de crise. Le risque est au contraire d’ancrer davantage la fuite en avant et ses incertitudes.

Introduire une nouvelle guerre froide au Sahel ne peut que ruiner davantage cette région. L’implosion d’états minés par la corruption et sa plus dévastatrice conséquence, la ‘’retribalisation’’, reste un  puissant fertilisant des guerres civiles. Malheureusement, ce retour des élites à la tribu ne semble pas perçu comme un danger majeur pour la paix par les chercheurs et les partenaires du Sahel.

Comme il est plus facile d’entrer en guerre que d’en sortir, les états du Sahel devraient chercher à ‘’pouvoir gagner la guerre sans perdre la paix.’’ Les élites dirigeantes prennent la paix en otage et leur psychologie devient plus déterminante que les réalités du terrain.

Une paix durable reste liée à une négociation mettant fin à un conflit et préparant la réconciliation et la reconstruction du pays. Ceci est encore plus vrai des guerres civiles qui n’opposent pas des armées classiques, séparées par une ligne de front mais exposant à des violences meurtrières des populations voisines et inter mélangées. Pour elles, ces guerres sont des trahisons de voisins, souvent ex alliés, donc difficiles à  pardonner. D’où le cycle de revanches.

In fine, ​ s’il existait un Podium classant les attentions et les soutiens internationaux aux conflits dans le monde, le Sahel, malgré une décennie de destructions, n‘y figurerait pas. Le conflit Israélo Palestinien et, loin derrière la guerre en Ukraine, dominent les préoccupations des grandes puissances et la mobilisation des ressources. Le bronze irait à la Libye ou au Soudan spécialement au vu de leurs effets sur les migrations vers l’Europe. Au pied du podium, le Sahel devra attendre avec… la RD Congo et la Birmanie.

Il y a là suffisamment de motivations pour mieux gérer les pays du Sahel en particulier à travers le combat contre la corruption et la mise en œuvre effective de politiques tangibles d’intégration nationale.

Ahmedou Ould Abdallah, président www.centre4.org

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