Liman NADAWA, Consultant, Centre ses stratégies pour la sécurité du Sahel Sahara, Centre 4s.org
De plus en plus, des pays sahéliens et du Golfe de Guinée prennent des mesures spéciales pour protéger les forêts de l’emprise des terroristes. En ces endroits difficiles d’accès, ceux-ci y établissent des bases, exploitent des ressources naturelles pour se financer, nouent des liens avec les populations locales qu’ils transforment en bases de recrutements de combattants. Ils y font aussi de la contrebande. S’y livrant à de multiples trafics, ils administrent ces enclaves selon leur propre gouvernance. De là, également, ils montent des attaques surprises contre les Forces de défense et de sécurité (FDS). L’exploitation sauvage des forêts par ces groupes terroristes a contribué à l’expansion du terrorisme au Sahel puis vers le Golfe de Guinée. Avec leurs faibles vecteurs aériens, entre autres, les armées régulières tentent de les combattent.
Le Sahel et surtout le Golfe de Guinée ont des forêts. Un exemple: le Bénin, le Burkina Faso et le Niger ont en partage le Parc W-Arly-Pendjari (WAP), en plus d’autres sites. Le nom ‘’ W’’ vient du fleuve Niger, qui traverse le parc, sous forme de cette lettre. Au Mali, les forêts couvrent un large spectre, partant de l’ouest, près du Sénégal et de la Mauritanie, à la périphérie de Bamako, et s’étendent au centre jusqu’aux frontières avec la Guinée et la Côte-d’Ivoire. La couverture forestière du Nigéria s’étend sur environ 110 890 km²[i]. Trésors en temps de paix, ces forêts constituent, par excellence, des lieux d’embuscades contre les FDS ou forces de défenses et de sécurité des pays en lutte contre les terroristes.
Le Parc W ou WAP
Le WAP, avec ses 1 291 210 hectares, est le plus vaste massif forestier de l’Afrique de l’Ouest[ii]. Il se situe à cheval sur les trois pays, selon les proportions suivantes : Bénin, 568 000 ha ; Burkina Faso, 235 000 ha ; Niger, 220 000 ha[iii]. Le WAP longe également les frontières du Nigéria et du Togo. Depuis 1996, le parc est inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO, en qualité de réserve de biosphère. Refuge de plusieurs espèces animales et végétales menacées de disparition, le WAP fait également office de relais touristique, donc pourvoyeur d’emplois au profit des populations riveraines. Le nord du Bénin, qui abrite le WAP, est aussi frontalier avec la zone dite des ‘’ Trois frontières’’ : Burkina Faso, Mali et Niger.
C’est de là que partent la majeure partie des attaques, non seulement contre ces mêmes pays mais encore contre ceux du Golfe de Guinée. Plus de 120 soldats ont perdu la vie près des ‘’ Trois frontières’’, entre 2021 et 2024. En janvier 2025, une trentaine d’autres ont subi un sort identique. Quatre mois plus tard, le GSIM a tué une cinquantaine de soldats béninois au Nord Bénin[iv]. Selon le Rapport 310, de l’ONG International Crisis Group (année 2023), le WAP est investi, en grande partie, depuis 2018, par deux groupes terroristes : la Katiba Ansarul Islam, et la Katiba Serma, affiliés au Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) ou JNIM. Les combattants de l’ISWAP ont également tenté de s’y implanter, sans succès[v]. En 2019 déjà, le JNIM a enlevé deux touristes français qui s’étaient aventurés dans le WAP ainsi que leur guide béninois[vi]. Les deux groupes y imposent leur gouvernance : sharia et zakat, en particulier. La zakat, une ‘’ redevance musulmane’’ leur a permis d’acquérir un cheptel important. Ils rançonnent aussi les orpailleurs et se livrent à toutes sortes de trafics, tirant profit du déficit, voire de l’absence, d’infrastructures et de présence de l’État : vivres, armes, motos, carburant et de bien d’autres produits de contrebandes, commerce de bétail, vente de motos, carburants, médicaments, conformes ou contrefaits, et de psychotropes, etc.
Forêts infestées de terroristes.
Au Nord-Est du Nigéria, dans l’État de Bornéo, la forêt de Sambisa, environ 60 000 Km², sert de base à des groupes terroristes comme Ansaru, Lakurawa et Mahmuda. Le GSIM s’est également signalé dans la zone où les victimes des enlèvements des lycéennes de l’année 2014 étaient détenues[vii]. Lakurawa signifie littéralement ‘’ les recrues’’ ou ‘’ les nouveaux membres ‘’ en Haoussa. Ce groupe terroriste est né entre 2016 et 2017, à la frontière entre le Niger et l’État nigérian de Sokoto. Il a mené des attaques contre le Bénin et le Niger, entre décembre 2024 et janvier 2025 (Terrorisme au Nigeria : qui est Lakurawa et pourquoi le Sahel est concerné ? 12 Feb. 2026). Tandis que Mahmuda est un groupe dissident de Boko Haram, affilié à l’EIGS. Le groupe terroriste Mahmuda fait son apparition dans le Centre-Nord du Nigeria et provoque le chaos – Africa Defense Forum, 10 juin 2025.
Au Mali, les menaces et les attaques émanant des forêts sont une réalité dramatique. Le JNIM et l’EIGS contrôlent de si vastes zones en ces lieux que le gouvernement malien en a sanctuarisé jusqu’à 39, le 03 juin 2026[viii]. Baptisée ‘’ Opération Dougoukoloko’’ (en bambara : terre ou foncier), la mesure englobe notamment les monts Manding (Faraba), les forêts de la Faya (Zantiguila), celles de Keniebaoulé et Bossofala (Neguela) dans les environs de Bamako. Elle englobe aussi l’ouest et le sud, avec les forêts de Kékoro, à Bougouni, de Farako, à Sikasso ; le Parc national de la Boucle du Baoulé, puis celle de Falémé, à Kayes. Au centre et au nord, ont été ciblées Wagadou, à Nara, à la frontière avec la Mauritanie[ix].
Ces différentes forêts sont classées, désormais, ‘’ Zones d’intérêt militaire d’accès interdit à la population’’, car ‘’ susceptibles de servir de refuges aux Groupes armés terroristes’’. ‘’L’État-major traite systématiquement toutes les cibles se trouvant dans lesdites zones’’, est-il précisé. Des mesures de sécurisation des forêts existent aussi au Burkina Faso, depuis 2022 et se poursuivent. Celle classée de Kua, située dans la capitale économique, Bobo-Dioulasso, a été sécurisée, et l’État y a édifié le Centre hospitalier universitaire de Pala, situé en banlieue. À l’occasion de cette annonce, en mai 2026, le ministre de la Sécurité avait déclaré que les forêts ne doivent plus être des refuges pour les délinquants ou les contrebandiers, mais des espaces contribuant au développement socio-économique du pays[x].’’ La Côte-d’Ivoire a, à l’issue d’une opération de reconquête et de sécurisation ayant causé la mort d’un agent des Eaux et Forêts, le 20 juin 2026, réaffirmé avec détermination son engagement à poursuivre les efforts de protection, de sécurisation et de restauration des forêts classées sur l’ensemble du territoire national, dans le strict respect des lois de la République et au bénéfice des générations présentes et futures.[xi] Dans le Sud-Ouest nigérien, dans la région de Torodi, ce sont les espaces très boisés le long de la frontière avec le Burkina, épicentre des violences djihadistes, qui ont été décrétés “zones rouges” par l’armée[xii].
Défis majeurs pour les FDS.
Comment les armées régulières s’y prennent-elles pour combattre les terroristes retranchés dans les forêts ? Cette lutte est rendue difficile, car des offensives terrestres provoqueraient de lourdes conséquences humaines, environnementales, économiques et sociales. Les terroristes utilisent les populations comme bouclier. Contre eux, les Forces de Défense et de Sécurité, FDS, ont des handicaps :
– une certaine inexpérience de combat en forêt, auréolée, de surcroît, d’une faune dangereuse et d’une flore luxuriante mais étouffante ;
– en dépit des efforts de recrutements de nouveaux soldats, les FDS ne disposent généralement pas d’assez d’effectifs pour quadriller la zone et mettre fin à leurs activités. Pendant ce temps, l’EIGS et le GSIM recrutent des combattants dans ces zones frontalières, les brassant sur la base de proximités ethnolinguistiques et culturelles.
Au regard des difficultés qu’éprouvent les FDS à accéder aux forêts, pour combattre les terroristes retranchés, et en raison des enjeux induits, en termes de trafics, les batailles contre les terroristes s’avèrent ardues et périlleuses dans cette région. En revanche, elles peuvent les combattre grâce à l’armée de l’air : hélicoptères, drones et d’autres systèmes aéronautiques. Ces systèmes, couteux et donc encore rares au Sahel, sont en mesure de surveiller les terroristes, de les suivre à la trace, de les écouter et de mener des frappes chirurgicales, sans causer forcément des dégâts collatéraux. Les terroristes, dans les forêts, sont donc dans des refuges, pas dans des sanctuaires.
[i] Q&R : Les forêts du Nigeria disparaissent rapidement. Des mesures sont nécessaires pour protéger leurs avantages pour l’économie et l’environnement
[ii] Le 26 janvier 2023, l’ONG « International Crisis Group » a publié son Rapport 310, axé sur le parc W : Contenir l’insurrection jihadiste dans le Parc W en Afrique de l’Ouest, International Crisis Group Copyright Date : Jan. 26, 2023 Published by: International Crisis Group Pages: 39 https://www.jstor.org/stable/resrep48564
[iii] Parc National du W du Burkina Faso : un parc aux énormes potentialités – Info Nature
[iv] By Africa Defense Forum (ADF), 17 mars 2026 Read Les groupes terroristes du Sahel utilisent des refuges dans les forêts pour monter des attaques
[v] Sahel: Les jihadistes profitent de l’absence de coopération sécuritaire entre les États de la région – RFI – 25/05/2026
[vi] Bénin: le corps du guide des touristes français identifié, la “thèse de l’enlèvement se précise, publié le 05/05/2019 à 15h39 – Par AFP
[vii] Ibid.
[viii] L’Essor 4 Juin 2026 – 07:31 Mali : Face aux groupes terroristes, le gouvernement sanctuarise 39 forêts et aires protégées – Actualités au Mali en temps réel et info en direct
[ix] Arrêté interministériel Nº2026-1311 du 03 juin 2026, République du Mali.
[x] Publié le 25 Mai 2026 Le Burkina ferme ses forêts aux terroristes – Burkina Yawana
[xi] Article de Cochimau HOUNGBADJI, Afrique sur 7, 23/06/2026 Côte d’Ivoire : le sergent Koua Oua Blaise décède au front
[xii] Article de AFP, 02/07/2026 Les forêts au Sahel : plus que des refuges, de véritables bases d’opérations jihadistes
