Ahmedou Ould Abdallah, président centre4s
Le tragique dilemme du Sahel se trouve plus ou moins en cette formule : pas de sécurité sans développement. Un dilemme dans la mesure où l’inverse – pas de développement sans sécurité – est également établi. Les crises et conflits que vit cette région, le Sahel, depuis les grandes sécheresses des années 1970 et leurs conséquences humaines et économiques ont totalement bouleversées le paysage en particulier humain et sécuritaire. Sur ce contexte se sont ajoutés, ou plutôt greffés, de nombreux effets pervers.
Insécurité régionale.
Parmi ceux-ci plusieurs en sont à la base et continuent à alimenter l’instabilité. D’abord une rapide et forte urbanisation, surtout des capitales nationales. Elles sont estimées abriter entre 28 et 30 % des populations nationales. En second lieu, une croissance démographique nationale élevée, souvent supérieure à 2.7 %. A cela s’ajoutent et une forte insécurité, certes classique, des sociétés en mutation. Puis de très fortes migrations internes et subrégionales. Certes, les migrations externes vers les pays du nord – Europe, Etats Unis et aussi les états Arabes du Golfe, restent les plus à la une de l’actualité.
A cause de, ou conséquence de ce contexte explosif, s’est développée une forte exposition aux influences extérieures, formelles et informelles, y compris l’explosion de divers trafics en particulier de drogues, de cigarettes et d’êtres humains.
Ces bouleversements, qui ne cessent de s’amplifier, forment autant de menaces sécuritaires nationales que régionales et internationales. Par ailleurs, le puissant développement des réseaux sociaux – très utilisé car lubrifié par le fort taux du chômage et/ou du sous-emploi des jeunes ainsi que la renaissance des solidarités tribales et communautaires – les amplifie davantage. Tout en restant difficiles à suivre et encore plus à censurer, ces réseaux font désormais partie de la vie quotidienne des sociétés sahéliennes.
L’insécurité au Sahel n’est désormais plus une question uniquement nationale. Elle est progressivement devenue régionale depuis au moins une décennie. Véhiculée entre pays frontaliers, liés par des populations qui partagent les mêmes backgrounds en particulier ethniques et culturels, elle est lubrifiée par des politiques gouvernementales souvent ‘’plus communautaires’’ que nationales. L’exclusion politico économique mena graduellement à cette ‘’retribalisation’’ de certains états. Déstabilisatrice, celle-ci se confirme année après année. Dans des conditions d’insécurités chroniques, désormais structurelles, les gouvernements du Sahel se trouvent ainsi fragilisés par cet adversaire interne, omniprésent.
Dans les conflits du Sahel, souvent asymétriques, ‘’le fort perd en ne gagnant pas tandis que le faible gagne en ne perdant pas.’’ Comme le postule l’américain Charles Iklé ‘’ toute guerre doit se terminer’’ mais au Sahel la méthode et les moyens d’y arriver restent à trouver. Les états entrent facilement en guerre ignorant, ou sous-estimant, les difficultés d’en sortir. Les juntes du Sahel croient, comme le Général américain Douglas Mc Arthur dans les années 1950 que ‘’dans la guerre, il n’y a pas de substitut à la victoire.’’ En se rendant compte qu’on entre facilement en guerre mais en sortir est bien difficile, le même général rajusta ses vues ajoutant : ‘’le but de la guerre est la victoire pas la durée, indécise.’’
Dans les états du Sahel concernés, les sociétés civiles, comme bon nombre de partenaires extérieurs, souhaitent la fin de ces conflits qui ruinent les pays depuis plusieurs décennies. A cet égard, il n’est pas inutile de rappeler que les ingérences armées libyennes des années 1970 – 80’s, dans les états voisins du Sahel ont fortement fragilisé l’ensemble. A cela s’ajouta, au nom du djihad international, le déferlement de groupes chassés d’Afghanistan après le 11 septembre 2001 et avec les attaques armées contre le gouvernement du Mali en en 2012. Attaques qui entrainèrent la chute d’un régime plutôt ouvert au dialogue. L’instabilité, contagieuse s’ancra alors au Sahel et continue de s’y déferler, répandre.
Un déferlement alimenté par l’expansion continue de divers trafics fort lucratifs – drogues, cigarettes, migrations, mines d’or illégales, etc. qui a durablement déstructuré les états de la bande sahélo sahélienne. Une région qui s’étend sur 3.300 km d’est en ouest et de 1.700 km du nord au sud. Dans ces sociétés traditionnelles, l’impunité, qui suivit conflits et trafics engendra d’immenses bénéfices matériels, de fortes influences politiques et aussi un grand prestige social à ‘’des leaders souvent invisibles’’. Un statut socio politique qui leur procure d’énormes profits et lubrifiant simultanément l’expansion et l’enracinement du terrorisme. Et donc aussi leur capital politico financier. Leur priorité devint de s’assurer que leurs messages passent afin de les perpétuer sur le terrain par l’insécurité et les avantages financiers personnels. Mais alors quel avenir pour ces Etats et leurs populations ?
De possibles routes d’espoir?
Des voies de sortie, même tortueuses et difficiles existent. Sans doute passent-elles par des politiques nationales plus transparentes. D’évidence, la transparence se heurte à d’énormes obstacles en temps de conflits et souvent sources d’enrichissement illicite et rapide. Le combat contre la corruption reste difficile sans presse, police et justice indépendantes et libres. Ce combat est de plus en plus une exigence réclamée haut et fort par des opinions publiques plus informées et, grâce aux réseaux sociaux, plus libres, que leurs ainées. Des citoyens connectés aux réseaux sociaux et travaillant plus facilement dans l’anonymat et le secret que les générations précédentes sont moins intimidés ou freinés que leurs ainés par les ‘’visiteurs du soir’’ des dirigeants nationaux. Une ère politique semble plutôt révolue.
Dans le Sahel d’aujourd’hui, une meilleure connaissance des exigences de l’économie moderne est difficile à ignorer. La croissance économique et le développement forment la base sur laquelle les gouvernements responsables doivent s’appuyer pour faire face aux défis de leurs opinions publiques. La sécurité, la paix, l’emploi des jeunes composent désormais la base de politique de prévention des conflits et de cohésion nationale. Leur meilleure gestion constitue un ingrédient essentiel à la paix et donc à la survie des régimes eux-mêmes.
la communauté internationale – au plan bilatéral comme sur le plan international, devrait, malgré la phase difficile qu’elle traverse elle-même actuellement, soutenir les pays du Sahel qui progressent. Un soutien indispensable pour encourager les effets d’imitation et freiner ‘’les révolutions verbales’’ qui ont ruiné tant de pays de la Région. Contrairement aux valeurs de travailler dur et combattre la corruption de Singapour avec Lee Kuan Yew et de la Malaisie avec Mohamed Mahathir.
In fine un point: états musulmans, l’Algérie et le Maroc, respectivement 48 et 38 millions d’habitants, ont rejeté et combattu avec succès les empressés qui voulaient importer un ‘’système politico économique’’ aux pays. Le Soudan s’y prêta et perdit son riche Sud Soudan en 2010 et vit, depuis avril 2023, une guerre civile qui le divise davantage. La Mauritanie, 5 millions d’ha, se doit d’être prudente.
